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Le coq de bruyère


Il n’était pas six heures qu’Esperance se tenait déjà en duel avec l’amoncellement de montagnes, au tendre horizon qu’elle connaissait dés lors. Saint-Véran, une lueur pâle traversant l’aube rose, et la blancheur de la jeune fille. Rien ne l’émerveillait plus  ni ne méritait autant son attention, au monde.
Maintenue gracieusement sur ses sandales pourpres, par la force de ses mollets délicats, elle saluait le jour et embrassait la nuit. Son coude droit, paraissait chuchoter à son égal à gauche qu’il serait le premier à vaincre le vent glacial pour protéger ce qu’Esperance avait de plus beau : son visage immaculé, ses lèvres de soie. Un instant, il demeure inchangé. Ses dents, chétives, grelottaient tandis que  la brise enfonçait ses griffes dans la gorge de ce léger iris des cieux, soulevait sa robe nette et nacre.

Elle cherchait un prince, seul survivant, privilégié devançant la première chute de la rosée matinale. Elle était partie à la rencontre d’un coq de bruyère. Elle allait le surprendre à l’extrémité d’une branche pour l’inviter à danser.  Elle appréciait ce moment unique de cohésion avec un atypique animal, au bal estival de sa pensée. Le grand tétras, charmante noirceur des Hautes Alpes ne jugeait pas l’imperfection de son corps, sottement c’est à peine s’il percevait plus loin que son ombre. Cependant il répondait à chacun de ses appels avec grâce et volupté. La femme embrassait son cou fier et très droit. Il arborait une assurance militaire, elle souriait comme un emblème. Esperance l’aimait, elle l’admirait  bien plus qu’une frêle douzaine de ses amants.

La bien aimée, majestueuse, dés le soleil, servait des tasses de liqueur et en buvait parfois.

Anna Razumovskaya

Déréliction



Mon tendre amour, ma douce tragédie.
Pourquoi dormir seul quand il fait si frais ?
Votre jambe droite n’est qu’une immense plaie,
La jointure de vos poings blanchie
Vos dents claquent, vos lèvres jaunissent
Votre corps est en vidange.
Un cœur a sombré dans l’abysse.

Les perles des bourgeons,
Absent de vos iris,
Sont d’une gravité démodée.
Votre solitude est comme le pastel des teinturiers.

Vous êtes reclus en refusant la nudité de vos instincts.
Votre cravate est trop serrée, poor seigneur Beckett 
Ou choira la lueur de votre or à présent ? 
Songez,
La tristesse a gagné nonobstant votre âme.

La passion disparue

Cher ange,
Laisse ruiseller ta déferlante passion, 
Elle émane de tes mèches brunes,
Elle scintille élégamment.
Laisse la vivre d'une infinie floraison.
Elle chatouille nos corps,
Elle nourrit nos regards.
Elle est un coeur tendre confiné dans un corset.
L'idylle cause des larmes fraîches des semaines passées.
Laisse moi prendre tes chevilles en photographie
Créature divine, ébauche trouble
Je voudrais perpétuer un rêve éveillé
Et déchirer tes vêtements de soie
T'eveiller comme un songe se déclinant doucement
Vacillante de grâce.
Explique moi la couleur de ta langue
Limpide des mots susures autrefois
Sans doute ta peau qui semble insolente
Ne sourit plus.
Pourquoi as-tu fermé les yeux ?

Ficelle


On m'appelle Ficelle. Nous sommes mardi deux décembre et je suis sortie depuis plus de quatre heures du lycée. Il fait sombre, un mistral règne sur la ville et des nuages cendrés trônent sur les buildings, en une masse épaisse dans le ciel. 

La salle n’est pas chauffée. Je suis vêtue d'un justaucorps collant et chaussée de fines pointes rosées par l'exercice. Je place mes bras arrondis en couronne, comme suspendus au dessus de mon visage. Mes pores transpirent, mon front se plisse ; je suis épuisée. Ma tête tourne, ma peau est laiteuse, pâle, je n’ai rien mangé depuis ce matin six heures. Mes jambes sont longilignes, minces,souples et mes chevilles délicates et habiles. Les entraîneurs ont souvent vantés ma grâce et mon habilité à m’entrainer infiniment. Je maintiens mon dos droit, en contemplant mes bras voltiger selon le rythme hardu de la musique émanant du disque inséré dans le poste de radio de la troisième salle. Ce petit havre de paix se situe au bout du long corridor sud dans le conservatoire.  J’aime beaucoup ce grand bâtiment. A sept ans, encore pimpante, j’avais entrepris l’apprentissage du piano. Nous n'avions pas d'instrument à la maison.

N’ayant pas eu la chance de naître dans une famille très fortunée, je me souviens lorsque j’étais plus jeune, sur une planche longue comme trois octaves, mon père qui ne possédait pas la moindre notion en musique, dessina, peint  et immita ainsi les touches d’un clavier : les blanches et les noires. Mon professeur me donnait de exercices à retravailler. Chaque soir, je déposais la planche sur la table de la cuisine, je chantais les notes, je réalisais les gammes, je jouais avec vigueur les menuets. Il me semblait que tout allait pour le mieux. Malgré mon honorable progression, Monsieur Pichat me reprochait sans cesse de taper trop sur le piano : « plus doucement, marmonnait-il sans cesse, ne tapez pas comme ça, enfoncez les doigts plus lentement, faîtes chanter votre main droite et délicatement la gauche »,cet homme était le premier à me vouvoyer : je n’y étais pas habituée; et comme il s’énervait, je lui expliquais que si je ne tapais pas, je ne pouvais pas entendre les notes. « Mais c’est le contraire, rétorquait-elle, plus vous tapez, moins vous les entendez.., regardez et écoutez –moi », et elle jouait à ma place. Je justifiai avec une vigoureuse conviction que chez elle, celà marchait certes bien mais  pas chez moi. Je pense qu’en mon for intérieur, j’étais bien embarrassée de dire la vérité sur ma planche car j’avais bien conscience que ma pratique était curieuse et saugrenue, mais, après tout, je ne savais pas comment ça se passait chez les autres petites filles, car je n’en fréquentais pas. Les années passant j’avais eu du mal à admettre cette première distinction avec le grand nombre alors je m’étais exclue moi-même de la discipline.

Je n'aime pas sortir du conservatoire après neuf heures. L'ombre et la silhouettes d'un type d'homme qui peuple le quartier me fait frémir d'appréhension. Il n'y a visiblement qu'eux que je parviens à séduire. Pourtant si je décide en fin de séance de me doucher, je dois attendre que l'eau se réchauffe et cela peut prendre jusqu'à douze minutes. Mon corps ne supporte pas l'eau froide. J'ai une fréquence cardiaque monstrueusement inférieure à la moyenne. Mes lèvres deviennent facilement bleues ainsi je perds mon apparence humaine. Deux mèches identiques de ma chevelure blonde recouvrent mon nez refroidi, tentant de réveiller son odorat endormi. Lorsque mes mains sont propres, je me sens plus pure. 

Brillante à l'école, les cheveux lisses accrochés en un minuscule chignon rond, il ne m’arrive jamais de sortir le soir, de dépasser d’une minute les limites de mon emploi du temps minutieusement conçu. Je rend les copies de mes examens à l'heure. Je suis respectueuse à l'égard de mes parents, admiratives à celui de mes supérieurs. Je suis serviable et il m'arrive souvent de rendre un service à un ou deux de mes camarades.  Comme je passe mon heure de déjeuner à la bibliothèque ou à vagabonder interdite dans des jardins joliment garnis de fleurs ou peuplés de lapins, je donne mon argent de poche à des "miséreux".  Même ces pauvres gens me confient qu'ils ont peur que je m'envole. Je ne parle pas très fort. Pas assez fort pour que l'on m'entende. 
Quelques fois, emmitouflée dans mes manteaux, confinée dans mon cafard, je me demande pourquoi j'existe. 


" Saut de chat, pliés, pas chassés, c'est très bien ! " 





Le théâtre des pieds et des mains.



Premièrement il n'est pas commun de se vouer à ce type de pratique si vous n'êtes pas nés prématurément. Il suffit de sombrer dans l'ennui neuf mois, les jambes recroquevillées dans le ventre généreux d'une mère brune, blonde ou rousse comme la majorité des bambins. Il est rare que des cheveux grisonnants, que l'on associe souvent à l'âge de la ménopause, affublent la chevelure des dames enceintes. Enfin, il faut être petit. On a le droit de pratiquer le théâtre des mains, si l'on pèse moins de deux kilos sept cent cinquante.

Ne vous inquiétez pas si l’on tente de vous retirer votre statut de prématuré car vous serez si vifs dés votre naissance que les médecins se demanderont forcément si, par hasard vous ne seriez pas plus âgé admettant qu’il y aurait une erreur dans le terme et la datation du début de grossesse. Dans ce cas-là, vous pourriez regagner votre domicile sans attendre plusieurs semaines à l’hôpital.

Si l’examen confirmait le terme, ce serait une gracieuse nouvelle : Votre mère pouvait s’exclamer que vous étiez un petit génie ! Si vous êtes «choisi », c’est cette seconde hypothèse qui se vérifie.

Étape une, lorsque l'on vous met en couveuse, on vous oblige ainsi à demeurer immobile pendant de longues heures, vos seules raisons de sortir de cette petite cabane à trente-sept degrés dans laquelle vous suffoquez sont les heures des repas ou les analyses médicales. Malgré votre terrible désir de sortir, vous n'avez pourtant pas envie de vous inscrire dès vos premiers mois dans le cercle infernal du surpoids ou encore les endroits miséreux et atrocement blanchâtres des vastes salles d'un hôpital. Pour faire passer le temps, il vous suffit donc de mimer frénétiquement de mouvements avec vos jambes, des rondes impliquant vos chevilles et vos mollets principalement. Cela rappellera à vos parents les déplacements d'une bicyclette habile, au rythme des triolets d'un concerto de Mozart. Aussi cet enchaînement les amusera fortement. Leurs yeux brilleront si vous vous trouvez être la première ou le premier de la lignée de leurs progénitures.  Ne vous inquiétez pas, il n'y a rien de normal dans tout ça.

Lorsque vous entrerez à la maternelle, ce genre de pratique plutôt sportive risquera de vous suivre. Aussi, réservez dans les cours de récréation, la place derrière les chênes les plus épais, sous les bancs verts des squares. J'ai omis de vous préciser que ce genre de loisir devrait demeurer clandestin. Si un camarade vous apperçoit par mégarde, confirmez lui qu’il s’agit d’hyperactivité. Les maîtresses chuchoteront entre elles que vous êtes surdoués.

En classe préparatoire, on admettra les livres sur les bureaux des écoles. Si vous ne parvenez pas assez tôt en cette classe bénie, sautez en une ou deux. Il importe peu que vous ayez sept, cinq ou quatre ans deux tiers, si vos yeux sont emplis d’étoiles à la vue de lettres d’imprimerie. Votre imagination se trouve un brin diversifiée. Le théâtre des mains ne se basera plus sur votre observation pure d’un cadre familial et amical réduit, il impliquera désormais les personnages des livres que vous lisez, changeant au choix leur couleur de cheveux, ou un trait de caractère. Vous parvenez à l’étape deux. Un choix devra se faire, entre le mimétisme des jeunes filles de votre âge, ou des petits garçonnets. Vous laisserez-vous séduire par une poupée ? Les colonies de vacances seront un calvaire, je vous en conjure, ne prêtez pas d’attention aux moqueurs.

 « Licorne. La reine d’un jeu d’échecs, des cygnes noirs, plumes à encre de pointe recourbée, lampadaires archaïques, croissants de boulangerie et robes turquoise. Foulards de soie chinoise (mais pas chimique), pointes de danse classique dans des ballets russes, le tipi d’un Indien. »

"C'est très joli d'être innocent ; il ne faut pas en abuser. »  Marcel Pagnol


Il arrivera une période de l’adolescence ou les hommes se mêleront de joncher votre imaginaire. Il apprécieront vos formes avantageuses et vous feront des yeux délicieux. Leurs lèvres désirées vous sembleront fort délicates. Ils vous  harnacheront de mélodieuses promesses.
Sinon ce sera des jupes et ce qu'il y a en dessous, des jambes fines, ou des chevelures chevaleresques. 
Le théâtre des mains ne doit pas devenir la demeure de vos fantasmes et conquêtes amoureuses !

Le théâtre des mains est un support pas un travail accompli. Vous vous devez de l’associer à l’art pour lui forger un caractère. Inventez autant d’étapes que vous voudrez. Vous avez le droit de cultiver l'habitude d'écrire un journal pour raviver votre esprit. 

Considérant que ces rêves ne feront que prendre de l’ampleur avec le temps, espérez que votre symphonie des gestes deviendra à long terme un roman.

(Si la simple pratique hasardeuse vous paraît suffisante,j’ai le malheur de vous annoncer que vous passerez pour un fou, un névrosé  doublé d’un  médiocre original aux yeux de la société.)

Le théâtre des mains doit-il s’arrêter un jour ?

À suivre...


Cher monsieur, nous avons convenu d’un rendez vous. J’ai tout noté, j’ai retenu l’intégralité de notre entrevue. De cet unique rendez-vous évidemment.
Non, pas sur un cahier, ne soyez pas si suspicieux, est ce que je semble névrosée au point de caractériser vos actions des coups furtifs de l’encre d’une plume sur du papier ligné ?
J’ai bonne mémoire, voilà tout. Oublions, vous ne m’avez rien demandé.  

Vos yeux. Vos mains. Vos dents (la vingt deuxième n’est elle pas échancrée). Camouflées par la couverture  de votre bouche. Vos lèvres pourpres. L’écume blanche de votre salive, presque inexistante à leurs éxtrémités. Votre souffle régulier. Comme le poète propose une vision idéalisée du monde, on ne peut le dépareiller de son idéal tellement chéri et délirant, qui n’est autre que l’être aimé, Mon taux d’adrénaline avait atteint son summum au regard de votre harmonieuse physionomie. Je n’évoque pas encore vos genoux. Ils sont larges et souples. Cinquante-quatre centimètres les séparent du sol. Je suppose que votre silhouette changera si vous pliiez vos jambes, et votre pantalon formerait des plis disgracieux.

Les mots doucereux avec lesquels vous parlez avec tant d’aisance me ravissent. Aimez vous la musique? Votre ton sec mais calme, votre voix sûre, le lyrisme dans vos syllabes, le ton de vos phrases, la musique de vos exclamations en tout genre. Vous jouez du piano, vous interprétez des morceaux de Chopin. Vos doigts virevoltent sur le clavier, ils sont légers mais courbés par l’exercice ce qui rend vos articulations carrées, surplombant votre chair. Vous auriez presque l’air maigre.
Votre peau semble dorée par le soleil.
Je connais une femme qui reproduisant chaque jour un rituel, elle se rendait à votre fenêtre et contemplait vos joies quotidiennes : lorsque vous vous extasiez devant votre instrument.

Lisez vous ? Un peu, du théâtre probablement. Qui vous donne la réplique ? Notre échange est demeuré sans sons.

Votre généreux appétit  a donné naissance au fil des années à un ventre légèrement trop volumineux. Votre nuque est droite. Vos bras sont bien charpentés et élancés. Vos jambes sont sveltes, vos mollets sont gras. Si moelleux que l’on aimerait les...

Effleurer. Ces caresses seraient comme le cheminement vers une extase nouvelle, indicible. Vos baisers me feraient jouir de plaisir et rendraient ma peau humide et rose. L’air glacé ne saurait réfléchir l’état de torpeur dans lequel je me serai confinée.
                                                                                                   
Etiez vous malheureusement la fugace evanescence du songe d'une nuit d'été ?

Au bon plaisir de vous revoir. Demain soyez à la fontaine. S’il vous plait. Lorsque l’horloge retentira de son dixième coup.
Vous répeterez instinctivement ceci : -Bonsoir. Ce à quoi je répondrai
-Bonsoir, quelle aubaine de se croiser ici. Je serai vêtue de mauve.

La danseuse. 

Muse

  
Un mètre soixante-quatorze, allongée sur le sol d'un sable sec, mon ombre apparaît. Cet assemblage de courbes peu symétriques ravirait les yeux de tout homme respectable.

Il me suffit de tourner la tète très légèrement, quelques degrés à gauche, pour entrevoir trois enfants dont j'estime l'âge de sept a douze ans. Notamment, deux petites demoiselles aux cheveux longs, l'une coiffée de nattes et l'autres les délaissant succomber au vent tiède de cette douce après-midi, probablement une paire de cousines, charmantes brunettes dotées chacune d'un couple de yeux rieurs. Un joli garçon de modeste taille, au visage jonché d'innombrables taches de rousseurs paraît plus timide, son petit surplus au niveau du ventre s'harmonise parfaitement avec ses joues rondelettes et rosées. Il taquine la plus ravissantes des tourterelles, quiconque aurait deviné qu'il l'appréciait. Ils jouaient aux cartes, le dos légèrement penché vers un point central, assis tout trois en tailleurs sur les immenses galets plats. Au  milieu du petit ovale construit par leurs genoux chétifs et blancs, les dames de cœurs et les paires de chiffres de carreaux valsaient, les doigts des jeunes vacillaient entre les bouts de papier avec une grande aisance. Les petits vénéraient jusqu'à mon visage radieux auquel il dédiait chaque victoire. Sans les entendre, il me semble évident que chacune de leurs lèvres chuchotent mon nom, ou du moins celui qu'il désire me donner, serais-je la princesse élégante ou la fée malicieuse qui jadis colorait les pages de leurs albums illustrés, celle qu'ils ont toujours fantasmé de rencontrer ?

Le retour définitif en France que m'ont imposé mes parents à douze ans a été un véritable choc pour l'enfant que j'étais. Je m'en souviens encore avec exactitude. Moi qui suis excessivement sensible aux sons et aux odeurs, je n'aimais rien du nauséabond fromage de qualité ou de la voix doucereuse d'Edith Piaf, rien d'ici. Tout me semblait terne, grisâtre, fade et agressif. Mes années passées dans les différentes contrées et continents du monde au bras de mon père, un directeur de société assuré et aventurier n'étaient que chaleur et exotisme. Les blondes ; ils m'aimaient parce que j'avais des cheveux des mêmes coloris que les blés murs, dorés. J'avais quasiment l'air d'une aryenne, le regard clair et concis.  Même jeune adolescente, jamais je ne serais sortie avec un garçon, jamais je n'aurais fait partie d'un clan qui m'accepte .Je crois que mon enfance heureuse s'est tarie les jours même où j'ai mis un pied dans le territoire, lorsque je suis revenue en France.  C'est en tous cas ainsi que je le perçois intérieurement.

Il y a dix minutes j'ai aperçu prier, quarante hommes similairement vêtus. Au dessus de leurs crânes chevelus trônent des chapeaux noirs, et ils portent des costumes graves et dignes.  Je songe à leurs femmes dévouées,  qui, à domicile, avant l'office chaque matin, lissent et nettoient à la lessive avec dévotion et amour  leur unique chemise qu'il arbore à la synagogue. Ils sont érudits, on peut les contempler car ils rayonnent d'intelligence, paraît-il. Une bande, sept de ces religieux passent à ma droite. Vivement, ils gravissent les collines avec détermination pour arriver au sommet, là ou l'on peut contempler les cascades les plus superbes et abondantes des environs. L'un d'entre eux tente de m'observer, sans que ses semblables  ne le surprennent, succombant à mon sensuel appel féminin. J'aimerais tellement avoir la force, ou le culot de combler cet homme d'un sourire ravageur, séducteur, qui le rendrait euphorique et mal à l'aise à la fois. 

J'ai l'impression que lorsque les sources crachent leur abondant jus d'eaux diverses, claire et propres, ou sales et troubles, dans les lits de pierres argentées, elles produisent un son similaire à celui de mille trompettes de cuivre doré tonitruantes à l'unisson. C'est sublime, mes tympans sont extasiés.  

J'en ai assez d'être une muse, D'être celle qui pourrait saisir la lyre d'un poète aisé, et la lui faire piétiner, alors qu'il ne pourra plus aligner un seul mot devant l'autre.
Mon nom commence par V. Le soleil tape sur ma peau. Il fait un peu moins de quarante deux degrés. Allongée, à quelques modestes centimètres du sol, mon corps étendu, que je sentais peu a peu s'évaporer,  devient de plus en plus mince, les gouttes de transpiration se consumant sur ma fine peau de blonde, pâle comme un silence de musée, mon histoire ressemblant désormais a celle d'une toile vierge, neuve.