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Laide piété


Il n’y a point que candeur dans mon cœur de dame.
Nos valets portent des chapeaux en crin mauve
L’odeur du petit lac séduit les fauves
Qui ne manquent pas de s’accoupler deux à deux.
Captivité contre bonheur,
Chaude comédie, réchauffée, distraite.
Tout est si grand et romance chez nous.
Le couvent non loin,
n’est pas vide et il fait froid au jardin.
Laide piété je connais ta demeure
Si le créateur aime les femmes fidèles.

Quand poussent les roses au rosier couleur pêche,
Gravés sur le bois dur, ravi à l’encre sèche
Lorsque le ciel fleurit et la mer devient or
Au delà des caresses d’un vent violent
Je distingue encore,
La juste voix qui me manque.

Sewing Fisherman's Wife 1890 - Anna Kirstine Ancher

Eau trouble

Je suis ravi que vous trouviez enfin cette courte lettre posée par mes soins sur la porte du hameau. Percevez-vous l’aura nouvelle de la fougue de bassin et la senteur des nouvelles pêches dans notre lieu connu ? Goutez un fruit  et décrivez en la saveur à un oiseau non carnassier.

Il était une fois, par colère, Latone poursuivie par Junon, élevant ses mains vers le ciel, poussa un cri. Elle voulait assouvir la soif de ses enfants. Pareillement, apaisez mon esprit reclus. Oubliez votre liberté et les visages plaisants, croisés en Orient, pensez que Latone dénia sa soif, à la faveur d’un emportement.

  Je vous ai écrit ces quelques phrases à la tiède interstice entre le soir et l’aube. Je me suis souvenu que jadis on caressait, ma retraite inexpérimentée d’enfant cadet. Mon souvenir dans votre pensée semblait condamné à une fuite sans répits, j’ai brûlé vos caresses de phrases, bleuissures tant blanchies par le temps. J’ai considéré qu’elle ne méritaient plus de réponse, tant mon plaisir était devenu sirupeux à force de chercher formule trop adéquate. Combien de temps cela fait-il déjà ?

Je voulais partager avec vous l’ébauche trouble de mes matins chers,  je distingue dans la crème du jour, douze mirages de vos flancs. Cela me procure une rêverie véritable et un plaisir à foison.

Dans allées de la closerie que nous connaissions ensemble : Vous verrez tracé, une écume de bourgeons, vous devinerez la semence du chemin, menée, vous éveillerez lors de votre visite en prononçant mon nom ; la conscience végétative d’un amant dévoué du fang de l’étang.



Triste nymphe



La jouvencelle ne se lassait jamais du prélat divin qu’elle s’octroyait dans sa baignoire à l’eau si torride de chaleur qu’en deux heures de minutes d’horloge elle chatouillait encore le corps. Au petit matin elle se faisait couler son bain, réchauffait une tranche de pain au levain et au miel pour un ami, lisait dix douzaines de lignes en italien. Elle feuilletait souvent une partition d’opéra, et si les sons jaillissaient dans son esprit, son émotion non moins propre l’éloignait des commodités qu’impliquent un sourire.  Elle se dénudait de sa chemise de nuit puis invitait chaque partie de son corps à se mêler à la ronde sourde du liquide, sans cesse déferlante et pure.  Une écume de savon se formait.
Sa pensée roucoulait sur l’épais matelas de mousse de la baignoire de nacre de la quatrième salle de bain. Armance, impeccable intellectuelle à l’écriture en boucles enfantines, habile, fluide flutiste, tendre amie. Elle rencontrait son reflet lorsqu’elle daigner émerger sa tête de l’eau. Sa chemise en laine blanche, ses pieds nus bientôt salis par le drame de la rue, pendaient au côté gauche du meuble à serviettes.  Elle admettait sa réjouissance finie lorsque se constituait par-dessus l’eau une rose en perles de sang, blessure à la souffrance délicate, lorsque son nez semblant trop subir la moiteur de la pièce coulait. Elle ne pouvait pas boire de l’eau, parfois l’eau s’oublie en elle-même et ne s’évacue plus. 

Armance n’offrait jamais une phrase à personne, pourtant elle ne connaissait pas peu de monde. Elle imitait avec beaucoup de soumission l’attitude de l’homme si désiré qui a effleuré son genou une fois unique sans lui adresser une syllabe lorsqu’il l’a aimée. On répète que la parole perd parfois ce que le silence a accompli. Son tendre amour était artiste. Elle appréciait la forme de son menton, le jeu de ses lèvres mimant le bruit d’un baiser parfois, elle admirait l’élégance de son regard et l’intonation de sa démarche. Il avait voulu peindre son portrait, ce qu’elle avait dans un premier temps refusé par indécente pudeur.  Il avait loué sa beauté, exposé des sentiments forts qu’il ressentait à ses égards, elle avait juste accepté le compliment.

Après quelques bonheurs, elle avait pris conscience de son amour, en semblait dépérir. Elle n’avait plus faim et se nourrissait de situations arrangées, ébauches agréables de cette nouvelle passion. On ne croyait pas davantage aux prédictions  d’un retour prochain de son amant qu’à celles de Cassandre à qui Apollon a craché dans la bouche pour ne pas qu’elle puisse se faire comprendre.  Sa gorge et son haleine étaient anhydres. Elle ne pleurait pas. 

Lorsque Armance croisait l’homme riche qui avait raison de son cœur quelques fois en ville, il scrutait son corps, ne daignait même plus contempler quelques étoiles familières dans ses yeux. Qui était cette femme d’une maigreur insupportable, pourquoi lui manquait-il des courbes harmonieuses dans le bas corps ?  Il ne reconnaissait rien de plaisant, passait sa route. Elle était candide, aimait passer du temps à pincer les cordes de la seule harpe de la boutique de musique. Il allait à l’église, elle était devenue pieuse. Elle était une habituée des jardins aux heures fleuries. Vierge comme un enfant à la conscience ligotée. Elle attendait d’être enjolivée par les mains d’un homme. 

Rebecca Dautremer


Violoniste aperçu


J’ai aperçu hier un petit violoniste au bois de métro : garçon aux yeux vides, l’air chronique : le nez fini. Il tenait une mince sacoche de cuir, constant, un couple de frêles rotules articulant ses jambes. L’objet ne tombait pas.
Suffirait-il d’un souffle, souffrant d’impatience et d’illusion pour faire s’envoler le contenu des poches souples de son vêtement de bras ? Cela afin d’entrevoir ce qu’elle contenait à l’évidence : l’assemblage sur feuilles lignées de chair de notes, robes de portées et colliers de clés. Je n’aurais pas ramassé les partitions si il advenait qu’elles tombent.
Les voyageurs de seconde classe qui parsemaient le wagon n’égalaient aucun peuple de café, sept groupes ou couples légitimes jacassaient comme des pies du banc de jardin.
J’étais adroitement liée à l’adolescent musicien par une caresse d’œil diagonale.
Ce lion sale à la crinière d’ébène propageait une atmosphère illégale et secrète tout le long du tube, il sentait la mort, la ruelle et la forêt mouillée. Jouait-il sur scène ? Avait il au moins une chambre ? Atteignait-il les treize ans ?  
Jamais un front aux rides immobiles, inexistantes et pourtant si vives ne me fascina autant. Le joueur portait comme un trophée ses coudes déformés par l’usage, à frotter les cordes de son violon avec les déchirures blondes d’un archet. Pas une fois je n’avais rencontré de si délicates mains.
Je chérissais comme or ces instants à regarder ce petit être au regard égaré. Mes poignets résidaient brûlants de n’avoir pu goûter au plaisir d’effleurer sa peau divinement pale, courtepointe drapée de fragile craie. Il sortit du métro après m'avoir fait songer dix-huit minutes. 


Anna Razumovskaya

Le royaume de Burberry


Les voyelles larmoient, les trompettes sont bouchées, les brosses ne trouvent plus leur chemin dans les plus denses chevelures blondes, il pleut, c’est la fin de Burberry.

La femme du seigneur a décrété qu’ils abandonneraient le royaume ce matin. Sa voix ne tremblait point. Elle rejette l’empire au complet : ses droits et ses décrets tomberont dans un abîme infini. Il faut que la plaine redevienne aussi lisse qu’un pendentif de nacre.

Madame a confié à son plus fier conseiller qu’elle ne supportait plus la nonchalance et la tristesse de "son peuple". Les visages de ses sujets sont devenus livides, leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles. La boulangère ne produit plus que du pain dur ou si ranci qu’il fait pâlir les physionomies les plus vives et ternir les déhanchés les plus gracieux.

Une amie espagnole appelée Nadia Adriana Sanchez a rendu visite au noble couple dans la semaine qui a précédé leur ultime décision. Il paraît qu’elle a bu du thé à la bergamote dans une tasse de joli porcelaine et a consommé avec une délicieuse délicatesse un saladier de forme ovale rempli de noix variées et d’un mélange coloré de figues de Barbarie. Elle portait un manteau en fourrure de renard, un nez comme on a oublié d’en produire le gène et des souliers de cuir. Aucun amant, aucun cousin, aucune amie ne l’a appelé entre son arrivée dans la résidence, le déroulement des premiers draps de soie et l’attelement des chevaux seize heures plus tard, marquant son départ. Cette brune que l’on estime entre quarante huit et cinquante trois kilos, assez mince en pierre de taille, pas plus haute qu’une jeune fille, a quitté le royaume à onze heures, elle a trente-deux ans, deux yeux et sa beauté ravit.

Quelques rumeurs décrètent que cette européenne maudite a été influente dans le fameux choix d’abandon de Burberry. Les serviteurs présents durant les repas et séances de lecture communes au couple, à l’espagnole et deux autres convives habituels savent que cela est faux. Cependant on leur a formellement énoncé l’interdiction de rapporter les dialogues qui parviennent à leurs oreilles à quelconque occasion.

Le seigneur a toujours été un homme assez timide de décision, généreux et vouant une admiration sans égal à sa femme. Il aimait beaucoup monter à cheval.

Madame a avoué plus tard qu’elle s’ennuyait depuis déjà un long moment.  Une période aussi tenace dans le temps que six « temps de blé », une mesure qu’on a définie entre la première récolte des blés et le dernier grain ramassé à la conclusion de l’automne.

Un ciel d'étincelles, la pluie est violente. Il fait vingt-quatre degrés. 
Beaucoup de gens passent. C'est la fin de Burberry.